Famille et Société

De la traduction du texte religieux : Al-Gazâlî et la traduction (4/4)

Du Dr. C. Mimouni

Il s’agit ici bien évidemment de la traduction du Coran et plus particulièrement de la traduction vers le turc ou le persan, langues de deux grandes civilisations qui embrassèrent l’Islam très tôt et qui formèrent une part importante de la société musulmane encore aujourd’hui.

Face à cet enjeu, cet encyclopédiste va nous dévoiler son point de vue dans une épître, encore assez méconnue, qu’il rédigea vers la fin de sa vie, Iljâm l-‘awâmm ‘an ‘ilm l-kalâm. Il va se dévoiler linguiste après que nous l’avons connu philosophe, théologien, juriste…

Parmi les règles émises par Gazâlî,dans cet ouvrage, il y en a une, la cinquième, qui attire l’attention, sur le plan linguistique[i] :

« Il est obligatoire, pour tous, de garder les mêmes mots rapportés par la tradition et de s’interdire de les manier selon six cas : Al-Tafsîr, la traduction[ii], Al-Ta’wîl, l’interprétation, Al-Ta’rîf, la déclinaison, Al-Tafrî‘, la dérivation, Al-jam‘ et Al-Tafrîq, combinaison et dissociation[iii]

 

 

1°/ L’interdiction de traduire :

Gazâlî, comme son surnom l’indique, Hujjat l-islâm, la preuve de l’Islam, se lève cette fois-ci non pas contre les attaques externes mais plutôt, dans l’enceinte même de l’Islam, contre les fidèles perses et turcs qui voulaient traduire le Coran. Même si l’intention n’est d’utiliser la traduction que pour accomplir des obligations, récitation du Coran, accomplissement de la prière, etc., il l’interdit complètement en se basant sur les distinctions linguistiques et sur le manque de synonymies et de correspondance, mot pour mot, dans une autre langue et en particulier entre l’arabe et le persan. « Et même s’il en existe, les Perses, eux-mêmes, ne les utilisaient pas à cause du sens précis voulu dans la langue arabe. Aussi, il y en a qui possèdent plusieurs entrées indexées en arabe et qui n’ont pas d’équivalent en persan[iv]. » Il cite l’exemple de, al-istiwâ, la Session de Dieu sur le Trône en disant que ce terme n’a pas d’équivalent, dans le même sens voulu par la langue arabe, chez les Perses. De plus, Persan d’origine et maîtrisant parfaitement sa langue maternelle, il donne les termes Raft et Bayistâd qui désignent respectivement le redressement et la droiture par opposition à la courbure et l’inclinaison pour le premier, et l’arrêt et la stabilité en opposition à l’agitation et au mouvement. Il conclut, donc, que l’usage et la signification sont plus précis que le terme arabe Istiwâ en langue persane. Cependant si le sens voulu par la langue de départ n’est plus le même, les deux termes correspondants ne sont plus synonymes ; Il n’est alors possible de remplacer un terme que par un équivalent parfait.

Le second exemple qu’il donne pour légitimer son point de vue est le terme ʾIsba’, doigt. Dans l’usage des Arabes, ce terme peut, entre autres, désigner la largesse. On dit qu’un tel a un isba’ auprès d’un tel autre c’est-à-dire un bienfait, Inkachat, en persan. Or les Perses n’ont pas l’habitude d’utiliser cet emprunt, selon notre auteur. La richesse en entrées indexées et en néologismes, concernant ce terme, est largement plus importante en langue arabe qu’en langue persane et par la suite la traduction ne doit s’opérer que par un synonyme parfait. Ce qui n’existe vraisemblablement pas, selon notre auteur.

Le troisième exemple : le terme ‘Ayn, œil.

Lorsqu’il est utilisé, ce terme prend toujours le sens apparent, selon Gazâlî pour désigner l’organe de vision, la source d’eau, l’or ou le soleil. Son synonyme jachm[v], en persan, n’a pas toutes ces possibilités. Et donc le maintien du mot en arabe s’impose chez Gazâlî. La même chose est valable pour les termes Wajh[vi] et janb[vii]. Même si les mots sont synonymes dans les deux langues, la langue de départ, l’arabe et la langue d’arrivée, le persan, la distinction entre eux réside dans leurs entrées indexées respectives. Dans ce cas-là, Gazâlî interdit la traduction afin d’éviter aux gens simples de chercher à chaque fois le sens voulu même si certains termes tels que khubz et Nân[viii] ou Lahm et Kucht[ix], restent des vrais synonymes comme il le cite dans son ouvrage. Les divergences et convergences sémantiques entre deux termes, dans les deux langues, seraient, dans le cas contraire, difficiles à établir et par la suite sujettes à polémique. Ceci est d’autant plus valable qu’il ne faut pas surtout pas l’autoriser concernant les noms divins : Il est obligatoire de garder le terme arabe comme il est donné et le recours à le traduire serait vain face aux différences existantes entre les catégories sociales.

2°/ L’interprétation :

Qu’il s’agisse de l’interprétation du simple citoyen ou du savant, l’interprétation est à proscrire, toujours selon l’auteur. Car le moindre doute entraine une atteinte à la majesté divine et une offense à la volonté de Dieu. Ceci serait, selon Gazâlî, comme quelqu’un qui se jette dans un océan sans savoir nager ou encore quelqu’un qui entraine un autre à affronter un océan sans savoir que celui-ci ne connait rien aux secrets de l’océan. Par exemple l’interprétation du mot Al-Fawq qui désigne le rang, par exemple, comme quand on dit le sultan est au dessus du vizir. Nul doute que cette explication concerne Dieu mais peut être nous hésitons concernant le sens de Al-Fawq dans : « Ils craignent leur seigneur qui est au dessus d’eux[x].» A-t-on voulu le sens lié au rang ou un autre sens différent, autre que le sens qui conviendrait à la Majesté de Dieu sans rapport à la position qui demeure impossible à ce qui n’est pas corps et ce qui n’est pas une caractéristique d’un corps.

 

3°/ La déclinaison d’un mot :

Gazâlî dit que lorsqu’il apparaît, par exemple le mot Istiwâ, qui implique le session sur le Trône, il ne faut pas le décliner en participe présent, Mustawin, ou en verbe conjugué, par exemple Yastawî. Car il y a risque de modification de sens comme dans les deux versets suivants : « Dieu est celui qui a élevé les cieux sans colonnes visibles, Il s’assit [Istawâ] ensuite dignement sur le Trône[xi] » et « C’est Lui qui a crée pour vous tous ce qui est sur terre ; puis Il se porta vers le ciel [Istawâ ila s-samâ][xii]. »

 

4°/ Syllogisme et dérivation :

Cette méthode est réservée uniquement aux savants. Car certains mots risquent d’être mal compris de la part du simple citoyen. Gazâlî dit que si le mot Yad, main, par exemple, est cité, il ne faut le confondre avec l’avant-bras, la main ou les doigts. Il n’est pas admis de comprendre le sens de bouche quand on évoque la source ou le rire[xiii]. Aussi lorsque l’on évoque l’ouïe et la vision, il ne faut pas comprendre de suite qu’il s’agit de l’être humain.

5°/ Réunir des informations chronologiquement différentes :

Rassembler des notions évoquées par le prophète de l’islam à des périodes différentes, avec la seule excuse qu’ils renferment le même mot ou la même notion risque de tomber dans le contre sens et d’induire, par la suite, les gens en erreur. Car les propos du prophète expliquent les incompréhensions au moment où il s’est prononcé et surtout pas avant le déroulement d’un évènement quelconque. Des notions d’époques différentes ne peuvent être rassemblées dans le même texte pour comprendre une situation.

6°/ Ne pas séparer entre des mots groupés :

Comme il ne faut pas compiler des choses différentes, il ne faut pas dissocier entre des termes utilisés ensemble pour un but particulier. Gazâlî donne l’exemple suivant : « Il est Le Dominateur, Il est au dessus de Ses serviteurs[xiv]. » Il n’y a pas de domination, selon notre auteur, si l’on dit : « Il est au dessus », Huwwa Fawq car si le mot dominateur lui est précédent, la signification du terme Fawq indique bien la supériorité qui est au dominateur par rapport au dominé. Il est cependant prohibé de dire « Il est le Dominateur au dessus d’autrui » mais plutôt dire « au dessus de Ses serviteurs » car il est préférable de dire le maître est au dessus de son esclave même s’il est incorrect de dire, par exemple, Zayd est au dessus de ‘Amr.

 

A travers ses opinions, Gazâlî paraissait agir uniquement sous la pulsion religieuse. Il encourageait, de manière implicite la diffusion de la langue arabe, par l’interdiction de traduire et le Coran et le corpus de la Sunna et cela au dépend même de sa langue maternelle, le Persan. Ceci se justifierait-il par le surnom qu’on lui attribue encore aujourd’hui Hujjat l-Islâm, la preuve de l’Islam, ou par la place que lui offrait Nizân l-mulk (m. 1092), vizir des seljoukides, à cette époque là ? Certes, Gazâlî fut utilisé, par ce vizir, comme une arme de guerre par excellence, sur le plan intellectuel, contre certaines factions du chi’isme. Après avoir été le plus important maître initiateur à l’école fondée par ce vizir, la Madrasa, Gazâlî partait, en effet, en guerre contre l’islam chi’ite d’une manière générale et sa doctrine dévorait par phagocytose toutes les autres doctrines ou presque, en particulier celle des imamîtes. Si tel était le cas, pourquoi ce fut dans le dernier ouvrage, vers la fin de sa vie qu’il affichait de telles idées ? Y avait-il la crainte de l’ennemi extérieur, par le déclenchement de la première croisade en 1099 ?

Mais ce qui est intéressant dans tout cela, c’est de voir ces idées là, du début du XIème siècle, encore ancrées dans l’esprit de certains. D’un autre côté, certaines traductions d’un texte religieux, et du Coran en particulier, pourraient être le fruit d’une guerre intellectuelle dans le seul but serait de nuire, à tort ou à raison, à la religion en question. Alors, devant le phénomène de mondialisation que nous vivons aujourd’hui et parallèlement aux formidables débats interreligieux qui s’y développent, quel traduction choisir, qui doit traduire et à qui traduire ?

Avant de répondre à ces questions disons que les premières traductions, concernant le Coran, considérées bonnes ou mauvaises par les uns et les autres, ont un effet positif sur l’ouverture de l’Occident sur l’Orient d’une part, et sur la découverte de cette religion, qu’est l’Islam, dans la lignée des religions monothéistes, en Occident latin.

Nous pouvons nous demander, cependant, pourquoi des grands noms d’orientalistes ayant traité du Coran, tel que Noeldke (m. 1930) ou Bergstrasser (m. 1933) n’avaient-ils jamais eu l’ambition de traduire le Coran ? Pourquoi a-t-on autant de traductions du Coran ?

Par ailleurs, il est vrai que la traduction du Coran est une démarche difficile et inachevée si l’on tient compte de son caractère sacré. Aussi les différentes interprétations du Coran tenues par les sunnites, les chi’ites, traditionnalistes et modernistes ne facilitent pas le travail du traducteur mais elles ne doivent pas, non plus, influencer son travail.

En tous cas le traducteur pourrait en tenir compte mais ne doit surtout pas ignorer la place qu’occupe le Coran chez un croyant musulman. Une traduction qui tient compte de tous les éléments cités précédemment ne pouvait conduire, surement, que vers une meilleure compréhension du monde musulman et, par la suite, à une fusion sociale plus fluide.

Afin de mieux privilégier cet aspect, la traduction d’un texte religieux, voire même les travaux de traduction en général, pourraient se faire sous l’égide d’un observatoire de traduction, par exemple. Parallèlement à l’extraordinaire avancée que vit le monde aujourd’hui en matière de communication, une alliance entre les différents traducteurs, afin de coordonner les travaux et les faires connaître des spécialistes en la matière, devrait voir le jour. Cet observatoire pourrait se charger de répertorier les différents travaux de traduction, dans tous les pays arabes par exemple, et serait le centre référent, le centre de communication entre ces différents pays et entre les différents groupes de traductions travaillant sur le texte religieux. Ce qui permettrait de promouvoir les traductions savantes, de les faire découvrir à un large public et de ce fait, écarter du marché les traductions qui trahissent le texte source. La traduction des aventures de Télémaque, par Tahtâwî, ne permet pas du tout à son lecteur de comprendre ni la Grèce antique ni son mode cultuel. Cependant, il est regrettable qu’une traduction, telle que celle de Ghédira, totalement absente sur la scène de la traduction, soit méconnue des jeunes chercheurs et des spécialistes.

[i] Voir manuscrit du Koweit, feuille 8.

[ii] Normalement le mot Tafsîr se traduit par exégèse ou explication. Cependant pendant les premiers siècles de l’islam, ce mot Tafsîr désignait la représentation d’un mot par son synonyme et de son explication dans une autre langue, sans la contrainte du style, de la rîme…Il pouvait s’agir aussi de sa traduction. Dans le grand dictionnaire al-Qâmûs le traducteur, al-mufassir, est celui qui explique des propos dans une autre langue mais aussi celui qui les traduits dans une autre langue. Voir M. H. Makhlouf, Manhaj l-Yaqîn, éd. Mustafa Lubâbâ l-halabî, 1932, p. 62.

[iii] « […] min sittati ʾawjuhin : al-Tafsîr wal Taʾwîl wal Ta’rîf wal Tafrî’ wal jam’ wal Tafrîq . »

[iv] Op.cit., feuille 7.

[v] Le synonyme de ce terme, en arabe est jism pour désigner un corps.

[vi] Terme à double entrées indexées : soit visage soit direction.

[vii] Ce terme désigne côté, versant, flan.

[viii] C’est-à-dire pain.

[ix] Les deux termes sont synonymes et désignent la viande.

[x] Voir Coran (XVI, 50).

[xi] Voir Coran (XIII, 2).

[xii] Voir Coran (II, 29).

[xiii] Astucieusement Gazâlî use du mot ‘Ayn qui désigne soit l’œil soit la source d’eau.

[xiv] Voir Coran (VI, 18).

 

 

 

Bibliographie :

  • Al-Jâhiz U., Al-Bayân wal Tabyîn, Le Caire, Librairie Khânji, 1998.
  • M, Al-aʿmāl l-Kāmila li Rifāʿa Rāfiʿ l-Ṭahţāwī, Beyrout, éd. Al-Muʾassasa l-ʿarabiyya, 1973-1981.
  • Chayyâl J., Histoire de la traduction en Egypte, pendant la conquête française, Port Saïd, 2000.
  • Ghédira A., Le Coran, nouvelle traduction, Paris, maisonneuve, 1957.
  • Jolivet J., Philosophie médiévale arabe et latine, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1995.
  • A, Le Coran, Paris, Maisonneuve et Larose, 1840.
  • Laoust H., La politique de Gazâlî, Paris, Paul Geuthner, 1970.
  • Makhlouf M.H., Manhaj l-Yaqîn, edition Mustafa Lubâbâ l-halabî, 1932.
  • Mimouni C., Iljâm l-‘awâm ‘an ‘ilm l-Kalâm, Interdire à la masse de s’adonner à la théologie, traduction, à paraître prochainement.
  • Qanawati G., Etudes de philosophie musulmane, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1974.
  • Salignac (de) F., Les aventures de Télémaque, Paris, Hachette, 1893.
  • C, Le Coran, Leyde, Les libraires associés, 1783.
  • Tahtawî R.R., Mawâqiʿ l-aflâk fî waqâʾiʿ tilimâk, Beyrout, 1867.
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