Famille et Société

De la traduction du texte religieux : La renaissance arabe et la traduction (2/4)

Du Dr. C. Mimouni

Dix siècles après Hunayn b. Isḥâq et avec la Nahdha, la renaissance, Ṭahtāwī (m. 1873), outre son chef d’œuvre Takhlīṣ al-Ibrīz fī Talkhīṣ ahwāl Bârîz, traduit sous le titre L’or de Paris, fit plusieurs traductions d’ouvrages du français à l’arabe[i]. Si l’on analyse de près l’une de ses réalisations, Mawâqi’ l-Aflâk fî Waqâ’i’ Tīlīmāk, dans le miroir de sa conviction religieuse, les normes minimales de la traduction seraient compromises et tout l’intérêt de la traduction serait remis en question malgré la notoriété et le prestige dont il bénéficiait à l’époque. Des questions du genre pourquoi traduire et à qui traduire émergeraient à la surface et inhiberaient l’effort de traduction connu depuis plusieurs siècles. Dans cet ouvrage qui devrait à la base traduire Les aventures de Télémaque, le rapprochant ainsi de la société arabe, nous assistons à la naissance d’une autre œuvre se différenciant totalement ou presque de l’œuvre d’origine. Des concisions, rajouts et modifications furent en quelques sortes les outils principaux à utiliser, sous les yeux vigilants de Ṭahtāwī, à priori, afin de recadrer le contenu dans une perspective monothéiste.

Par exemple lorsque, sous la plume de François de Salignac (m. 1715),  le roi dit à Mentor : « Les dieux vous ont envoyés pour nous sauver…[ii] », Ṭahtāwī traduit : « Iqtadhat l-hikma l-rabbâniyya irsâlakum ilaynâ li inqâdhinâ mina l-halâk[iii] ». Par un jeu de mots assez habile, nous sortons là de la Grèce où la divinité était multiple pour l’intégrer dans un monde monothéiste[iv]. Plus loin et toujours à propos de la divinité, quand Antiope dit en s’adressant à son mari : « Télémaque, votre amour pour elle est juste ; les dieux vous la destinent : vous l’aimez d’un amour raisonnable…[v] » Ṭahtāwī traduit : « Hubbuka iyyâhâ yâ Tilimâk lâ lawma fîhi w lâ tathrîba fa bi minnatihi taʿâlâ takûnu min ajlika w nakhbika ʿan qarâbin, haythu innaka malaʿun w malahun w hubbuka laha bidûni gharadhin w lâ illatin[vi] » Nous voyons ici comment le pluriel « dieux » devient singulier comme s’il voulait éviter de heurter la sensibilité des croyants. Aussi le mot « juste » prend une autre interprétation et nécessite même, selon Tahtâwî, deux mots pour le sens en arabe sans oublier que tout ceci transforme la réalité du texte de départ en un élément courant de la vision culturelle arabo-musulmane : Elle ne peut pas être à toi sans la volonté de Dieu.

Dans le livre VIII nous avons : « C’est dans cette demeure, si élevée au-dessus de la terre, que Jupiter a posé son trône immobile […] Au contraire, quand il secoue sa chevelure, il ébranle le ciel et la terre[vii]. » Tahtâwî reprend à sa manière l’interprétation de ce passage pour l’intégrer dans un contexte monothéiste où Jupiter n’a rien à voir avec la divinité et dans lequel les dieux de la grèce antique sont réduit à néant[viii].

 

Il est intéressant de voir ici comment Tahtâwî manipule les mots en traduisant Jupiter tantôt par al-mukhtar et tantôt par al-kawkab, l’astre. La notion du trône qui est assez importante dans le Coran et qui a donné des divergences de traduction et d’interprétation, est traduite ici par des termes étranges, rares et détournés du sens voulu : avec le terme de saltana, royauté, voudrait-il basculer le sens de dieu tout simplement au sens de roi, en passant d’un coup du monde supra-lunaire, monde divin des intelligibles, vers le monde sublunaire, le monde de l’Homme ?

Un peu plus loin dans le texte de Solignac nous lisons : « […] En disant ces paroles, il fit à Vénus un sourire plein de grâce et de majesté. Un éclat de lumière semblable aux plus perçants éclairs, sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendresse, il répandit une odeur d’ambroisie dont tout l’olympe fut parfumé[ix]. »

Nous voyons qu’ici, tout comme dans l’œuvre de départ, plusieurs éléments considérés comme tabous dans la société arabo-musulmane, tel que le baiser (qabbalahâ taqbîla hanînin), sont traduit complètement différemment afin de satisfaire ses lecteurs et les intégrer ainsi dans une culture qui est sienne. En outre il raye du texte la notion de l’Olympe, lieu de séjour des dieux du paganisme gréco-romain.

Par ces manipulations voudrait-il satisfaire le lecteur de cette époque ? En tout état de cause, même si les efforts de traduire sont salutaires, nous pouvons déceler sa conviction culturelle et cultuelle personnelle. Comment pouvait-il en être autrement alors que Tahtawî fut le guide pour diriger la prière, l’imam, à la tête de la délégation dépêchée en France après la conquête de l’Egypte par Napoléon ? Il fut certes l’auteur d’ouvrages assez importants pour l’époque tel que Takhlîṣ al-Ibrîz fī Talkhîs ahwâl Bârīz. Son fort n’était cependant pas, nous semble-t-il, dans la traduction et ne fait que compromettre le travail du traducteur.

[i] Voir Amara. M, Al-aʿmâl l-Kâmila li Rifâʿa Râfiʿ l-Ṭahtāwî, éd. Al-Muʾassasa l-ʿarabiyya, Beyrout, 1973-1981.

[ii] Voir De Salignac. F, Les aventures de Télémaque, Livre I, Librairie Hachette, Paris, 1893, p. 12.

[iii] Voir Ṭahtâwî. R .R, Mawâqiʿ l-aflâk fî waqâʾiʿ tilimâk, Beyrout, 1867.

[iv] La notion de dieux, au pluriel, est remplacé par le singulier « la sagesse divine ».

[v] Voir De Salignac. F, op. cit., Livre XVII, p. 317.

[vi] Voir Ṭahţâwî. R. R, op. cit., p. 723.

[vii] Voir De Salignac. F, op. cit., Livre VIII, p. 119.

[viii] Voir Ṭahtâwî. R. R, op. cit., p. 251.

[ix] Voir De Salignac. F, op. cit., Livre VIII, p. 120.

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