Famille et Société

De la traduction du texte religieux : Le Coran et la traduction (3/4)

Du Dr. C. Mimouni

Le Coran, comme tout texte fondateur d’une religion, est sujet à controverses, si ce n’est le texte sujet à polémique, de tout temps. Quelque soit la place occupée, du côté des fidèles ou sur le banc des adversaires, il continue à attirer les regards sur lui et alimente les débats les plus vifs à son sujet. Dès qu’il s’agit de versets coraniques, la vigilance et la méfiance deviennent de rigueur, de part et d’autre, et ce à travers tous les temps que ce soit au tout début de leur révélation ou encore aujourd’hui, au sein de la communauté musulmane comme à l’extérieur. Comme nous l’avons annoncé plus haut, nous n’allons que nous intéresser à la traduction et pour ce faire, nous nous interrogerons sur quelques traductions. Car, le lecteur non arabophone, et étranger à la langue du Coran, se trouve face à une multitude de traductions autour du même texte qui envahirent la société et ne sait plus, du coup, laquelle choisir. Entre des traductions opérées sur d’autres traductions, savantes ou pas, bien que multiples, faites sur le texte arabe, comme nous le verrons plus bas, quelle voie suivre ?

Dans l’impossibilité de les lire toutes, pour une raison ou pour une autre, faut-il se fier à la belle présentation, à la célébrité de l’auteur ou chercher, tout bonnement, à s’informer sur le traducteur et sur ses convictions.

Nous savons que, comme ce fut le cas pour n’importe quelle œuvre traduite, les intentions des traducteurs oscillent, d’une manière générale, entre une volonté propagandiste pour le faire découvrir à public très large de non-musulmans et entre une volonté de défiguration et de nuisance à l’Islam. Entre les deux, il y a bien sûr, ceux qui considèrent l’œuvre comme faisant partie du patrimoine universel et donc il est culturellement enrichissant de la traduire.

C’est ce qui explique les différentes traductions, en notre possession aujourd’hui :

1°/ Tout d’abord : il y a les traductions qui ont été réalisées sur d’autres traductions : version italienne sur une version latine, ou une version hollandaise, sur une version allemande, sur une version française, français/anglais, etc.

2°/ D’autres traductions se présentent de manière différente :

2-1 : Sur le plan sémantique :

  • Certaines sont de simples traductions du texte coranique.
  • D’autres présentent à leur début une introduction sur l’Islam, la vie de Muhammad, sur la révélation, l’exégèse et les interprétations, etc.

2-2 : Sur le plan linguistique : la démarche n’est pas la même non plus.

Les uns, tel que A. Ghédira[i], ont privilégié l’arabe, la langue de départ, réputée sacrée, en essayant de dévoiler et le fond et la forme arabe. Les autres, comme Kazimirski[ii], ont privilégié la fidélité à la langue d’arrivée.

 

Exemples : Le choix sera fixé sur la sourate XXIV du Coran parce qu’elle exprime la lumière ; Lumière sans laquelle l’Homme sombrerait dans l’ignorance et la déraison.

1°/  La restriction sémantique :

 

 

Versets langue d’origine Traducteur Traduction
 

«Wallâhu yarzuqu man yachâʾu bighayri

hisâbin[iii]

Kazimirski « Dieu donne la nourriture à qui il veut, et sans compte »
Savary « Il vous comblera de ses bienfaits. Il les dispense à son gré et sans compte[iv]
Ghédira « Dieu donne la richesse à qui Il veut sans compter. »

 

 

Dans la traduction de Kazimirski le « il » minuscule, nous fait croire que le choix revient à l’individu. Or, il s’agit bel et bien d’une décision divine, dépassant la volonté des créatures, selon la tradition musulmane. C’est en ce sens que Ghédira l’a traduite par une majuscule. En outre, la notion de Rizq, étroitement lié à yarzuqukum dans le verset, est sémantiquement plus vaste que la nourriture seule en prenant plutôt le sens de bien en général ou de richesse comme dans la traduction de Ghédira.

 

2° / La confusion :

 

Versets langue d’origine Traducteur Traduction
 

 

« qul lil muʾminâti yaghdhudhna min absârihinna […] wa lâ yubdîna zînatahunna illâ li-bu’ûlatihinna aw âbâihinna aw âbâi bu’ûlatihinna aw abnâ’ihinna aw abnâʾi bu’ûlatihinna…[v] »

Kazimirski « Commande aux femmes qui croient de baisser les yeux […] de couvrir leur sein d’un voile, de ne faire voir leurs ornements qu’à leurs maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de leurs maris[vi]
Savary « Ordonne aux femmes de baisser les yeux […] Qu’elles ne laissent voir leur visage qu’à leurs maris, leurs pères, leurs grands pères, leurs enfants, aux enfants de leurs mari[vii]… »
Ghédira « Dis aux croyantes de baisser leurs regards et d’être chastes[…] De ne se montrer qu’à leurs maris ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, à leurs fils ou aux fils de leurs maris[viii]… »

 

Dans le verset de base, âʾi bu’ûlatihinna est connu, dans la conception musulmane, par les pères de leurs maris ; Ce qui est correctement traduit par Kazimirski et Ghédira. En revanche la traduction de Savary, « leurs grands pères », ne satisfait pas du tout le message initial et induit par la suite à une confusion, pour ne pas dire une incompréhension, chez le lecteur de la traduction en français. De plus, Kazimirski introduit la notion de sein qui, à notre sens, n’a pas sa place dans ce verset même s’il s’agit de beauté ou de signe de beauté, comme le traduit Ghédira, dans ce verset.

 

3°/ estropiement :

 

Versets langue d’origine Traducteur Traduction
«  walladhîna yarmûna l-muhsanâti thumma lam ya’tû bi-ʾarba’ati chuhadâ fajlidûhum thamânîna jaldatan[ix]

 

Kazimirski « Ceux qui portent des accusations contre des femmes honnêtes, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre-vingts coups de fouet. »
Savary « Ceux qui accuseront d’adultère une femme vertueuse, sans pouvoir produire quatre témoins, seront punis de quatre vingt coups de fouet.»
Ghédira « Ceux qui lancent des propos malveillants au sujet d’une femme vertueuse, sans pouvoir produire quatre témoins, infligez-leur quatre-vingts coups de fouet. »

 

L’ordre donné par Dieu, dans le texte de départ, est maintenu seulement dans la dernière traduction avec l’expression « infligez-leur ». Il s’agit, en effet, du verbe Jalada, donner des coups de fouet, à l’impératif. Les deux autres traducteurs se sont contentés de ne pas insister sur la notion de devoir et d’obligation ordonnés par Dieu pour punir les accusateurs à tort. En outre le terme Muhsana désigne la vertu et la chasteté comme dans la traduction de Ghédira et il ne s’agit aucunement d’honnêteté ici, comme le traduit Kazimirski.

 

 

 

Une première constatation s’impose pour dire que la multitude de traductions témoigne tout de même de la difficulté de ce travail de traduction et du devoir du traducteur dans la réalisation de son œuvre. Face à un texte renfermant des versets obscurs, donnant droit à plusieurs interprétations, la pénibilité de l’acte de traduire ainsi que les multiples facettes de traduction se comprennent très bien. Mais faudrait-il rappeler que face à de telle situation, le mot, tel un dé, donne un sens nouveau selon la facette du dé. Le verset peut avoir autant de sens que de jet de dé. C’est pourquoi la tâche de traduction du Coran se transforme en une énigme que seuls les spécialistes en la matière, ceux qui peuvent détenir vraiment la clé du mystère, seront capables de résoudre. Outre les erreurs et les incompréhensions telles que celles que nous venons de mentionner, certains traducteurs se contentent, en fin de compte, d’interpréter tout simplement le texte.

 

Par ailleurs des traductions littéralistes, avec des notes et des explications, sont proposées aux lecteurs. Par ce genre de traduction, les spécialistes établissent des correspondances au niveau formel de la langue : grammaire, syntaxe, lexique, style, etc. Cependant, la correspondance du sens, nous réconforte pour affirmer qu’on ne traduit pas seulement un texte mais un contexte car le sens, vu son instabilité, est le résultat d’un système d’interprétation individuelle ou collective dans un contexte socioculturel particulier et historiquement bien déterminé. Comme dans le verset suivant de la sourate quatre qui revient sur la scène de la polémique à propos d’Islam et qui attise le feu entre adeptes et adversaires de la polygamie :

« […] Si vous craignez d’être injustes envers les orphelins (vous craindrez encore plus d’être injustes envers les femmes), n’épousez donc, parmi celles qui vous plaisent, que deux, trois ou quatre. Si vous craignez encore d’être injustes, n’en épousez qu’une seule ou simplement des esclaves[x]. »

Ce sont ce genre de versets sur le mode de vie et l’organisation de la société qui attirent les regards sur le texte fondateur de l’Islam et qui suscitent plus d’intérêt que les versets sur les fondements de religion ou autres. Nous trouvons, de ce fait, plusieurs traducteurs qui rallongent leurs travaux par des explications et des argumentations parfois inutiles. D’autres orientalistes, au contraire, s’imposent plus de temps pour exécuter la traduction, à l’instar du clerc Ludovico Marracci[xi] qui réalisa, selon certains, un travail minutieux et proche du texte de départ. Car comme tout citoyen hostile à la polygamie, il cherchait à comprendre l’intérêt de cette dernière dans une religion adoptée par des adeptes de tous horizons ; Et il finit par légitimer celle-ci en faisant le lien entre la révélation de ce verset et le contexte social, la deuxième bataille qu’a connu l’Islam, une lourde défaite sur tous les plans[xii].

 

Enfin faut-il rappeler qu’il existe, au jour d’aujourd’hui, plus d’une centaine de traduction du Coran, à travers le monde, dans plusieurs langues, totalement ou partiellement différentes[xiii]. Certaines de ces traductions sont accompagnées d’explication lorsque l’auteur l’estime nécessaire. D’autres sont précédées d’un prélude sur l’histoire de l’Islam, du prophète, etc. Aussi, des traductions comme celle de Blachère s’appuient sur l’ordre chronologique des sourates et enfin, il existe des traductions partielles de quelques sourates seulement.

[i] Voir Ghédira. A, Le Coran, éd. Maisonneuve, Paris, 1957.

[ii] Voir Kazimirski. A, Le Coran, Maisonneuve et Larose, 1840.

[iii] Voir Coran (XXIV, 38).

[iv] Voir Savary. C, Le Coran, Les libraires associés, Leyde, 1783.

[v] Voir Coran ( XXIV, 31).

[vi] Voir Kazimirski. A, op. cit., p. 282.

[vii] Voir Savary. C, op. cit., p. 124.

[viii] Voir Ghédira. G, op. cit., p. 265.

[ix] Voir Coran (XXIV, 4).

[x]Fankihû mâ tâba lakum mina l-nisâʾi mathnâ w thulâtha w rubâ’a fa ʾin khiftum allâ ta’dilû fa wâhidatun aw mâ malakat aymânukum.” Voir Coran (IV, 3). Nous nous sommes appuyés sur la traduction de Ghédira. Voir Ghédira, op. cit., p. 58.

[xi] Il s’agit d’un clerc italien qui passa quarante ans pour traduire le Coran en 1698. Ell est considérée par certains comme étant la plus fiable des traductions à côté de la traduction allemande de Rudy Paret. Il s’est éteint en 1700 à l’âge de 88 ans. Voir Marracci. L, RefutatioAlcorani, 2 Vol., Patavii, Typographia Seminarii, 1698.

[xii] Il fit le lien entre le début et la fin de ce verset pour comprendre que lors de la deuxième bataille, ghazwat Uhud, plusieurs hommes ont trouvé la mort et du coup plusieurs veuves et beaucoup d’orphelins se trouvèrent jetés sur le banc de la société et qu’il fallait, pour ceux qui en avaient les moyens, les prendre en charge et s’en occuper.

[xiii] La première traduction fut réalisée, à la demande de Pierre Le Vénérable (1092-1156), en 1143 par Robert de Rétines associé à un Dalmate nommée Hermann. Ils ont mis deux ans pour cette réalisation. Cette traduction fut reproduite à plusieurs reprises, pendant quelques siècles, jusqu’à sa première édition en Suisse en 1543 par Theodorus Bibliander. La première traduction en Français, L’Alcoran de Mahomet, fut réalisé en 1647 par André De Ruyer (1580-1660) et fut la base de certaines traductions du Coran en anglais, en allemand, etc. La première traduction de l’arabe vers l’anglais directement était faite en 1734.

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